Le gothique est-il mort ?

Marc Jacobs_ Ready to wear fall winter 2016 _17 New York february 2016_

Des siècles que le gothique vampirise le gotha artistique, modeux et littéraire. Tiraillé entre la « bondage fashion » et le néo-victorianisme, ce courant culte du 20e siècle tente une ultime résurrection. 

Par Mathilde Berthier

 

La naissance de Dracula

Par principe, le gothique a toujours été mort, ou en phase de l’être. Les « héros » du cinéma allemand des années 1920 ont tous un pied dans la tombe : un vampire chez Murnau, un savant fou chez Wiene, un meurtrier d’enfants chez Lang. Souvent qualifiée, à tort ou à raison, d’Expressionnisme, cette période clef du septième art inspire Hinds et Carreras lorsqu’ils fondent, en 1934, la Hammer Film Production, berceau du film d’horreur. Son icône ? Christopher Lee (le grand manitou bipolaire du Seigneur des Anneaux). L’acteur britannique joue la « créature » de Frankenstein s’est échappé, en 1957, avant d’incarner le Comte des Carpates dans l’inoubliable Cauchemar de Dracula de Terence Fisher. Poétique des ruines, hégémonie du noir, stylisation des corps et des formes… Les archétypes sont légion chez Fischer comme chez Murnau, topos tous plus ou moins déjà entrevus dans l’oeuvre d’Edgar Allan Poe. Dans la liste aussi : le Moyen-Âge, clef de voûte du Romantisme Noir, et l’Époque victorienne, qui continuent de fasciner réalisateurs, designers et autres geeks du goth’, préférant porter une lourde cape en velours plutôt qu’une parka Vetements.

nosferatu

Musidora versus Siouxsie Sioux

Dans la tête des créateurs de mode, c’est comme si le temps s’était arrêté dans les années 1880, en plein boom de l’Angleterre victorienne. La robe est longue, corsetée, bardée de dentelles et taillée dans une soie lie de vin. Sous le jupon : des New Rock à plateformes, portées avec des collants résille, façon Morticia Addams. Cherchez l’erreur. Le charme du gothique naît de l’anachronisme : on mime Jeanne Roques, la « Musidora », autant que Susan Ballion, leader du groupe « Siouxsie and the Banshees ». Sur les podiums, cet hiver, c’est la même rengaine : la scène gothique rock s’entiche du Romantisme Noir, inspirée par Edgar Allan Poe. Marc Jacobs orchestre un bal de Lolitas expressionnistes, perchées sur des Armadillos goth’ ; Simone Rocha fait défiler des ingénues devenues chaperons, en robes à volants et collets montés ; chez Moschino, Jeremy Scott jongle avec les clichés du genre et habille ses muses de haut-de-formes décrépis, de pulls-chandeliers et de robes prêtes à brûler.

Moschino Ready to wear fall winter 2016 _17; MILAN february 2016_

Tim Burton synthétisé

Après tout ça, on se dit que Tim Burton n’a rien inventé, que la messe était dite bien avant les années 1980. Admettons qu’Edward (aux mains d’argent) a des ciseaux dignes de Nosferatu : la comparaison s’arrête là. L’œuvre de Tim Burton est bien plus syncrétique que mimétique, et va au-delà de la simple relecture des mythes chers à l’Expressionnisme. Son terrain de jeu ? L’humour noir, qui métamorphose les endeuillées spléniques de la Hammer en héroïnes sarcastiques et déjantées de la trempe de Corpse Bride, dans Noces funèbres. Toute oraison est nécessairement caustique : les citrouilles ont la chair de poule, et les vampires ont peur de tout. Dans la mode aussi, ce gothique d’un nouveau genre a fait son chemin : la rayure « Beetle Juice » dame le pion au noir, les smokings fourmillent, la soie devient brocart et le velours, panne de velours. Le comble du gothique en 2016 ? Déguster sa soupe de butternut en pyjama à damier rose et noir, l’oeil charbonneux et la lavallière fringante. Qui l’eut crû ?

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