1937 : Le monde marche sur la tête !

Regardez bien cette image. Au-delà de son esthétique d’époque et de son excentricité ‘surréaliste’, elle raconte des histoires pas banales. Photographiée par Georges Saad pour le numéro d’octobre 1937 de L’Officiel, elle représente le fameux ‘chapeau chaussure’ inspiré à Schiaparelli par Salvador Dali. Avec le temps, ce cliché est devenu iconique. Ce n’est pas un hasard… Mais revenons d’abord à cette fameuse année 37.

 

La libre insouciance des ‘années folles’, générées par l’après première guerre mondiale, est loin. Depuis 1929, la crise économique américaine c’est propagée sur le vieux continent. En 1937 –deux ans avant la guerre- le monde bascule dans le doute. C’est un point de rupture.

De trop nombreux signes avant-coureurs annoncent de pires cauchemars. Quelques turbulents ‘va-t’en guerre’ européens s’agitent. Adolf Hitler en Allemagne voit ses pleins pouvoir reconduits par le Reichstag pour 4 ans. Franco en Espagne remporte trop de victoires contre les Républicains durant sa guerre civile fratricide. Mussolini en Italie fait battre le cœur de foules soumises. Les politiques tremblent. Les états se replient. Léopold II roi des belges, annonce le retour de son pays à la stricte neutralité (on vérifiera bientôt ‘l’efficacité’ de ce choix). Au large, l’état libre d’Irlande profite de la crise dynastique du Royaume Uni pour se doter d’une constitution et accède à l’indépendance sous le nom d’Eire. Le 12 mai 37, Georges VI est finalement couronné roi à Londres, après l’abdication de son frère « par amour pour une femme –deux fois- divorcée, Wallis Simpson ». Le stratagème fera long feu. On apprendra après la guerre que la coloration politique pronazi d’Edouard VIII -comme de la chère Wallis-, n’était vraiment pas au goût de tout le Royaume Uni. Le gouvernement s’en débarrasse à bon compte. Peu avant le moment où ce cliché sera publié à Paris, en Espagne, la légion Condor envoyée par Hitler pour soutenir Franco, avait massacré le village de Guernica (le 26 avril 1937). L’Europe tremble et s’arme. La France s’auto persuade que sa ligne Maginot résistera aux envahisseurs. Dans l’ombre, s’ouvre la même année en Allemagne le camp de concentration de Buchenwald (le 9 août). Bientôt, en décembre, celui de Lichtenburg verra le jour, uniquement réservé aux femmes…

Bref, autant d’événements, grands et petits, qui font que soudain, en ce milieu d’année 1937, ça devient une évidence : le monde marche sur la tête !

 

 

Une vision que partagent Salvador Dali et son amie couturière et aristocrate italienne, qui a su prouver qu’elle n’avait peur de rien. Les extravagantes collections de Schiaparelli font courir le tout Paris depuis 10 ans déjà. En 1927, elle ouvre à partir de rien son premier magasin ‘Pour le Sport’. Avec ses pulls inédits à nœuds en trompe l’œil, elle tape dans celui de clientes en manque de fantaisie. C’est vrai quoi : on s’amuse déjà tellement moins bien qu’en 1920 ! Pourquoi s’habiller comme une triste soubrette à la façon de Chanel ?

De son côté, Gabrielle Chanel n’a toujours pas digéré les grèves de 1936 dans ses ateliers. Elle est passablement agacée. Non seulement une italienne vient la narguer sous ‘ses’ fenêtres du Ritz, mais ses ouvrières et ses vendeuses -des filles à qui ont avait tout appris et qu’on paye de surcroît, s’arrêtent soudain de produire et se mettent à vous réclamer des augmentations et des loisirs, sous prétexte de Front Populaire et de congés payés ! Face à celles qu’elle prenait soudain pour des ‘bolcheviques’, on comprends mieux pourquoi aux premiers jours de la guerre, elle mettra la clef sous la porte de sa maison de couture. Jetant à la rue quelques 3000 employées et ne conservant qu’une boutique de parfums. Alors qu’elle était bien placée –l’histoire le prouvera- pour rester ‘en meilleurs termes’ avec le futur occupant allemand.

 

Dali en 1939. Photo Karl van Vechten.

 

Dali était ami des deux femmes. Mais Chanel n’utilisait alors son talent qu’au théâtre, pour des costumes et des décors. Jamais au grand jamais, au rayon des créations de sa maison de couture. L’échange de la fin des années 30 avec Schiaparelli le propulse dans les vitrines et dans les garde-robes des vraies femmes de la rue. Enfin de certaines rues choisies plutôt, car les prix chez Schiap’ étaient sans doute moins populaires que ses idées. C’est ainsi que naitra cette : « Robe et jaquette en crêpe satiné de Ducharne. Poches rouges brodées en forme de lèvres. Le chapeau très original représente une chaussure en feutre noir avec un talon rouge » annonce la légende de L’Officiel. Une indication traduite dans le magazine en anglais, français et espagnol. Les clientes américaines et sud-américaines étaient encore légions. Pour Schiaparelli, Dali participera encore à la création de la ‘Robe Homard’ portée la même année par la Duchesse de Windsor. Un autre pied de nez à la bienséance.

 

La robe homard de Schiaparelli sur la Duchesse de Windsor et au Metropolitan Museum de New York.

 

Bonne cliente de Schiaparelli, Wallis s’installe en France avec son désormais ‘Duc de Windsor’. L’américaine de 31 ans, aussi sûre d’elle que filiforme, aurait mieux aimé un monarque. Et pour elle-même un titre d’altesse royale qu’elle n’obtiendra jamais ! Mais quel chemin parcouru depuis ses débuts à Baltimore…

Quant à Dali, il ne s’arrêtera pas là. En 1950, il imagine le ‘Costume de l’année 1945 à tiroirs’ avec Christian Dior. Et tout au long de sa carrière exubérante, il dessinera des robes extravagantes –jamais réalisées- comme celles avec ‘des intercalaires bourrées d’anatomies factices afin d’exciter l’imagination érotique’. Il propose aussi des lunettes kaléidoscopiques ‘particulièrement recommandées en voiture pendant les voyages ennuyeux’, des faux ongles composés de mini miroirs ‘dans lesquels on peut se contempler, spécialement adaptés pour accompagner les costumes du soir’, des chaussures musicales de printemps ‘pour égayer les promenades’, des maillots de bains féminins ‘qui compriment totalement les seins, pour camoufler le buste et donner ainsi un aspect angélique’, un ‘smoking aphrodisiaque recouvert de verres de liqueur remplis de peppermint frappé’, ou encore des bijoux incroyables pour Gala, grande admiratrice de Fabergé, pour qui il dessinera des pièces à partir de ses propres iconographies. Sans oublier ses fameux ‘daligrammes’ : un alphabet d’amour destiné à Gala, dont il parera un sac symbolique chez Lancel. On aimerait que l’exposition que le Centre Pompidou consacre à l’automne à l’artiste, s’arrête sur cette partie peu explorée de son œuvre pluridisciplinaire.

 

Des bijoux signés Dali.

 

Mais revenons à l’image fatale d’ouverture. Même si Georges Saad était un excellent photographe de L’Officiel, le succès de ce cliché, 75 ans après sa création, ne naît pas d’une mise en scène particulière, d’un mannequin archi-connu ou d’une pose hallucinante. Non, ici seul le choix du modèle présenté importe. Alors qu’aucun autre magazine d’alors ne semble avoir succombé à son extravagance, la sélection pointue de la rédaction mode de 37 fait de ce cliché un témoignage unique de son époque. Le seul exploitable à long terme.

 

La couverture du catalogue de l’exposition Prada-Schiaparelli du Met.

 

Face aux ‘petites pièces sympa’ et ‘faciles à porter’, aux sélections hâtives de shoppings interchangeables et aux ‘non choix’ noyés dans la profusion artificielle de la plupart des magazines et des blogs, cette leçon de maintien est toujours applicable aujourd’hui.

Car qui nous dit que ce monde ne marche pas à nouveau sur la tête ? Quand aux Dali et Schiaparelli d’aujourd’hui, il suffit d’ouvrir les yeux pour les découvrir !

On peut retrouver le document original sur Jalou Gallery : http://patrimoine.jalougallery.com/lofficiel-de-la-mode-archivesa-13-1937.html

A voir : Exposition Salvador Dali, Centre Pompidou.

Du 21 novembre 2012 au 25 mars 2013.

 

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