Keith Haring et moi

Publié le 10.04.2012

A l’occasion de la sortie de son Journal en France, retour sur l’esthétique jubilatoire de Keith Haring, street artiste majeur des années 80. Et sur une rencontre oubliée avec le plus sexy des graff activistes …

 

Je n’ai jamais été critique d’art. Mais j’ai toujours passé beaucoup de temps dans les galeries. Dès mes études spécialisées. Plus tard, alors que je m’égarais du côté de la mode masculine pour l’hebdomadaire Gai Pied, le hasard et la chance m’invitèrent à rédiger un temps la rubrique ‘Expo’ du magazine gay d’information. Je sautais dessus à pieds joints, trop content de pouvoir mêler travail et plaisir ; et de faire enfin partager mes maigres connaissances.

 

Il y a bientôt 30 ans, un look d’aujourd’hui : Keith Haring par Jack Mitchell

 

A Bordeaux, le CAPC était l’un de ces premiers musées à revendiquer le Saint Graal de l’art contemporain. Avec une énergie -et des budgets, sans doute- qu’on ne trouvait pas à Paris. Grâce à Jean-Louis Froment, son conservateur et à François Guillemeteaud, l’attaché de presse du centre à l’époque, j’ai ainsi pu découvrir à partir de 1983 ce qu’allait devenir cette passion de quelques-uns, érigée en culture pour tous. En écho aux expositions du musée, je rencontrais Gilbert & Georges chez eux, dans leur maison de Londres. Et Keith Haring en 1985, lors d’un long week end extravagant de mondanités : grand diner dans les salles du CAPC, cocktail à la mairie de Bordeaux avec Jacques Chaban-Delmas, diner dans un restaurant gastronomique de la ville et déjeuner chez le baron Philippe de Rothschild animé par sa fille, la pétillante Philippine… Le street artiste activiste et ouvertement gay, qui avait commencé sa carrière dans le métro new yorkais en 1981, ne pouvait pas être plus décalé !

 

Dans le salon du Baron Philippe j’enregistre Keith Haring. Dans la pièce à côté un grand déjeuner réuni tout le monde de l’art contemporain des années 80. C’est à dire peu de monde alors (Agnès B., Andrée Putman, Tony Shafrazi -son galeriste-, quelques critiques, des collectionneurs, des photographes…) Plus tard Helmut Newton fera une photo de groupe des participants au milieu des vignes de Mouton Cadet.

 

Je ne me souviens pas de l’interview. Juste de la peur panique qui me tétanisait souvent (et toujours) face à ce genre de rencontre. J’enregistrais ses propos sur cassette de peur de mal comprendre son américain. Du coup je me concentre sur la technique (‘est-ce que ça tourne ?’) ce qui n’est jamais bon pour l’écoute. Mais j’aimais son travail, énergisant. Et j’ai été charmé par sa fraicheur d’éternel ado, son accessibilité. Il n’avait que 2 ans de plus que moi (j’avais 25 ans) mais était déjà mondialement connu.

Sur cette photo floue qui me ramène 27 ans en arrière, dans le salon capitonné du baron Philippe, il est déjà habillé comme les graffeurs d’aujourd’hui. Seul le T-shirt remplacerait désormais la chemise. Mais le pantalon large et les baskets montantes sont les mêmes. Habituellement, il ne portait d’ailleurs que des T-shirts imprimés. On lui avait sans doute dit de se mettre sur son 31…

 

Un graphisme de Keith Haring pour Act Up

 

Efficaces et touchants ses graphismes n’ont pas davantage pris une ride. Et son combat contre le Sida (qu’il a perdu pour lui-même en 1990, âgé de 32 ans) reste hélas d’actualité.

Son ‘Journal’ fait l’impasse sur l’année 1985, mais voici ce que j’ai retrouvé de l’interview d’alors dans le Gai Pied : « L’information est fondamentale, ainsi que le contact avec le public, quel que soit le lieu où les images se montrent. Si je ne faisais que des peintures dans une galerie, je serais probablement frustré ! ».

Patrick Cabasset

 

-       A lire : « Keith Haring : Journal » Flammarion. 320 pages, 25 €. Sortie le 9 Mai.

-       A voir : « Keith Haring : 1978-1982 », Brooklyn Museum de New York. Jusqu’au 8 juillet.

 

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